Ayant appris en seulement deux semaines à commander en russe des brochettes et une salade lors de mon précédent voyage en Asie Centrale et après avoir entendu dire quelque part par là que l’ouzbek était une langue agglutinante comme le coréen, je me suis pointée à Tashkent un peu en touriste et très sûre de ma capacité à intégrer facilement ces deux langues.
Heureusement, la réalité est toujours là pour nous rappeler, plus ou moins brutalement — dans mon cas en me mettant en quarantaine pendant deux semaines en pays étranger -, que la vie n’est jamais aussi simple que ça. 🙂
Par conséquent, s’il vous vient l’envie de déménager en Ouzbékistan, faites ce que je dis ici, pas ce que j’ai fait :
Pour survivre : apprendre Le russe en priorité… et plus récemment, l’anglais
La domination de l’Asie Centrale par la Russie a pris pleinement effet à la fin du XIXe siècle, et, en 1938, l’URSS instaurait l’apprentissage obligatoire du russe dans toutes les écoles non-russophones de l’union. De ce fait, tous mes collègues, qui ont vécu au moins 10 ans sous domination soviétique, parlent parfaitement russe.
Quant aux gens de mon âge, ils ont tendance à parler plus anglais, ce qui est dû à un récent engouement pour l’apprentissage cette langue dans la région, se matérialisant par l’apparation annuelle de dizaines d’écoles d’anglais de plus ou moins bonne qualité à Tashkent — d’un autre côté ça m’arrange, moi qui travaille dans une université accréditée par l’université de Westminster de Londres. 😉

Mais la langue de prédilection des jeunes ouzbeks dépend aussi de leur éducation. En effet, ce sont les parents qui choisissent si leurs enfants étudieront en ouzbek ou s’ils entreront dans un collège russe en sixième. À titre d’exemple, il existe presque 900 écoles russes à Tashkent, nombre qui n’a pas beaucoup diminué depuis la fin de la période soviétique, durant laquelle on comptait plus de 1 000 institutions scolaires russes. Ce qui détermine le choix des parents est surtout la qualité des institutions, qui est souvent plus haute dans le écoles russes, les manuels scolaires en ouzbek latinisé étant toujours assez rares.
Enfin, apprendre le russe peut s’avérer pratique pour créer des lien avec la communauté strictement russophone d’Ouzbékistan. En tant qu’ancien pays de l’Union soviétique, l’Ouzbékistan a été le théâtre de nombreux va-et-vient de citoyens soviétiques provenant des quatre coins de l’union. À titre d’exemple, le pays a accueilli un million de soviétiques européens après l’invasion de l’URSS par Hitler en 1941. D’ailleurs, même après la chute de l’URSS, les Russes constituaient encore, selon l’Organisation pour la sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), quelques 6% de la population du pays. Ces mouvements intrasoviétiques expliquent donc comment j’ai pu me faire une amie d’origine arménienne, dont la famille vit auprès de la communauté arménienne de Samarcande !
Donc en fait, ici, le russe sert à la fois de langue pour touristes occidentaux (c’est toujours plus facile d’apprendre une langue qui a des points communs avec la notre), de lingua franca pour toute l’Asie Centrale et les pays de l’ancienne URSS et de langue pour se faire des amis d’origine non-ouzbèke.
Ressources d’apprentissage physiques :
Pour apprendre le russe, j’utilise la méthode Assimil et dès que cette situation de confinement sera terminée je me jetterai sur le premier cours de russe que je trouve dans la rue. J’avais aussi commencé à apprendre la langue de Tolstoï par le CNED en seconde pour éviter les cours d’éco, mais quand on m’a dit que c’était pas grave si je n’arrivais pas à rouler les “r” parce que Staline n’y arrivait pas non plus, mon apprentissage a été arrêté net par le choc.
Ressources en ligne :
Pour ne pas se faire arnaquer: l’ouzbek
Cependant, en tant que langue pour touriste, la russe constitue un certain désavantage en Ouzbékistan, notamment au bazar ou devant les gares, où commerçants et chauffeurs de taxi arrivent même à arnaquer un Brésilien tel que Juan…
Le remède contre une note de taxi trop salée à Tashkent — trop salée c’est relatif, hein, tu paies le taxi 4€ au lieu d’1€ pour un trajet aéroport-centre qui coûterait 80 euros à Paris… — c’est donc d’apprendre l’ouzbek !
En mai 1990, c’est l’ouzbek qui a été choisi par le Conseil suprême soviétique (équivalent du parlement) comme langue nationale de l’Ouzbékistan. Pourtant, l’ouzbek est une langue turcique, aussi parlée au Kazakhstan, au Kyrgyzstan, au Turkmenistan, etc., comme représenté sur la carte ci-dessous:

L’ouzbek est aussi très proche de la langue des Ouïgours, population du nord-ouest de la Chine, actuellement persécutée pour sa religion (l’islam).
L’histoire de l’ouzbek est particulièrement intéressante, du fait des nombreux revirements que la langue a connu au cours des siècles. Ainsi, lors de l’invasion arabe de l’Asie Centrale au Xe siècle, l’ouzbek adopta l’alphabet arabe, écrit de droite à gauche. Ensuite, dans les années 1920, en plus de redéfinir les frontières de la région, les soviétiques imposèrent l’alphabet latin aux langues locales, pour rassurer Lénine, opposé à la suprématie russe, mais surtout pour éviter la création de tout mouvement pan-Turc ou panislamique dans la région. Cependant, en 1940, Staline réussi tout de même à forcer l’usage de l’alphabet cyrillique, afin de faciliter l’apprentissage du russe pour les populations locales, mais aussi sûrement un petit peu pour rendre la lecture de tout contenu en alphabet latin plus difficile. C’est donc en 1992 que l’ouzbek a pris sa forme actuelle, avec un retour à l’alphabet latin, néanmoins sous influence du russe: des fois les “o” se prononcent “a” comme pour beaucoup de mots en cyrillique.
Selon Zumrad Ahmedjanova, auteur du manuel d’ouzbek recommandé ci-dessous, 85% de la population parlent ouzbek. Pourtant l’usage de cette langue dans la vie quotidienne est encore contrasté. Par exemple, même s’il existe réellement des personnes qui parlent seulement ouzbek à Tashkent (j’en ai rencontré une), de nombreuses étiquettes de produits au supermarché ou d’enseignes de magasins restent en russe. En effet, selon le magasine Eurasianet, l’ouzbek n’a pas encore eu le temps de s’enraciner en tant que véritable langue nationale auprès de la population ouzbèke.

Alors si vous n’avez rien à faire en confinement, essayez d’encourager l’Ouzbékistan en apprenant l’ouzbek !
Ressources d’apprentissage physiques:
L’INALCO a récemment ouvert des cours d’ouzbek
Ressources en ligne:
- Ahmedjanova, Zumrad. Uzbek Language. Duke University. Durham. 2017.
- Peace Corps of the United States. Uzbek Language Competencies Uzbekistan. ERIC, Washington D.C. 1992.
L’Asie centrale, une région polyglotte
Si l’ouzbek a tant de mal à percer en tant que langue nationale de nos jours, c’est aussi dû au fait que le tadjik constituait en réalité la langue politique et culturelle de la région jusqu’en 1917. En effet, l’Ouzbékistan compterait quelques 5% de Tajiks sur son territoire, parlant un dialect perse du même nom et matérialisés sur la carte ci-dessus par les poches bleues parsemées sur le territoire ouzbek. Ces taches bleues correspondent notamment à des villes qui doivent leur renommée à l’ancienne route de la soie, comme Samarcande et Boukhara.
Ainsi, en voyage à Samarcande en août dernier, j’ai fait une entrée triomphale avec mes gros sabots de touriste en remerciant nos hôtes d’un grand “rahmat” [rarmate] ouzbek, alors que ceux-ci étaient en fait tadjiks et qu’il aurait fallu leur dire “ташаккур” [tashakkour]. Je me suis sentie d’autant plus mal que quatre heures plus tard, stimulés par quelques verres de vodka — il faisait 40 degrés à l’ombre — ceux-ci nous ont fait la liste de tous les présidents français depuis de Gaulle et ont agrémenté notre soirée par quelques morceaux de variété française. Ainsi, avant de visiter l’Ouzbékistan, évitez de mettre les pieds dans le plat comme moi : faites vos devoirs linguistiques !
Selon l’OSCE, en plus des trois langues citées ci-dessus, l’Ouzbékistan compte aussi le karakalpak et le tatar. Le karakalpak est une langue parlée par 2,5% de la population ouzbèke, et peut s’entendre dans la région du même nom qui se situe dans l’ouest du pays. De même, le tatar est parlé par 1,5% d’Ouzbeks, vivant plus particulièrement dans la vallée de Ferghana, là où se fait tout le cachemire ouzbek. Cependant, je n’ai pas encore eu l’occasion d’entendre ces deux langues et je laisse aux spécialistes le soin d’en parler.
Ressources d’apprentissage physiques du tadjik :
Aller à Samarcande et prendre un ou deux verres de vodka avec les locaux.
Ressources en ligne pour le tadjik :
Et le français dans tout ça?
Enfin, le français est loin d’être en reste dans toute cette histoire. Et pour cause, depuis mon arrivée à Tashkent, j’ai déjà rencontré cinq Ouzbeks qui parlaient un français IM-PE-CCABLE — histoire vraie! Ces gens parlent mieux français que moi avec mon accent anglo-franco-extraterrestre ou que les parisiens qui essaient toujours de caser trois mots anglais qu’ils ne comprennent même pas dans la même phrase — sans pour autant avoir jamais quitté leur pays, ou en ayant visité la France maximum trois fois pendant les vacances.

C’est vrai que de savoir parler l’ouzbek et le russe dès le plus jeune âge donne accès à un éventail très avantageux de sons et donc à une réelle facilité pour l’apprentissage de tout un tas de langue.
De par son histoire et sa situation géographique, l’Asie Centrale est donc une région extrêmement cosmopolite et variée. Particulièrement exposée à l’appétit insatiable des empires locaux, la région a été la proie notamment d’Alexandre le Grand, des Arabes, des Turcs, des Russes et enfin, des soviétiques. Chaque invasion a laissé sur le territoire une marque plus ou moins indélébile, souvent sous la forme de traces linguistiques ou tradition culturelle.
Par conséquent, en Ouzbékistan, l’on retrouve l’usage de plusieurs langues, qui ont plus ou moins de points communs, mais qui permettent à la population ouzbèke d’intégrer plus facilement les langues étrangères. De même, tout ce melting-pot de cultures et de langues entremêlées, aussi hérité de l’histoire de la route de la soie, rend la région beaucoup plus ouverte et accueillante aux étrangers. Deux caractéristiques qui m’ont tout de suite attirée quand je suis venue ici pour la première fois.

Bibliographie
- Eurasianet. « Uzbekistan: A second coming for the Russian language? ». Consulté le 5 avril 2020. https://eurasianet.org/uzbekistan-a-second-coming-for-the-russian-language.
- Hiro, Dilip. Inside Central Asia. Deuxième édition. Duckworth Overlook. Londres, 2011.
- Tous les manuels de langue cités dans ce billet de blog