La première étape de mon arrivée à Tachkent fut de chercher un appart. Pour louer de l’immobilier à Tachkent, il faut : une attestation de résidence, un RIB, prouver qu’on a trouvé la pierre philosophale et une dent de poule. Ah non pardon, ça c’est pour les locations de studios de 3m2 à Paris ! Non, en fait à Tachkent, il faut juste savoir parler coréen. En tout cas, ce fut le cas pour moi, parce qu’il s’est avéré que j’ai eu la chance du siècle et que je suis tombée sur une propriétaire d’origine coréenne, plus précisément une Koryŏin (고려인). Les négociations pour la location de notre appartement se sont donc passées moitié en coréen, moitié en russe, avec un soupçon d’anglais.
Cette coïncidence a quand même bien facilité les choses pour notre installation. Alors quelles sont les chances de rencontrer une propriétaire coréenne dans un pays où le piment semble complètement inconnu au bataillon ? Et puis qu’est-ce que c’est en fait un Koryŏin ? C’est ce que nous allons découvrir ici…
La route de la soie… et des relations diplomatiques.
Les relations entre l’Asie centrale et la péninsule coréenne sont loin d’être une nouveauté. En effet, comme le suggère une fresque retrouvée sur le site archéologique d’Afrasiab, non loin de l’actuelle ville de Samarcande, des relations diplomatiques existaient déjà entre le roi Varkhuman, qui a régné sur le royaume de Sogdiane vers le milieu du VIIe siècle de notre ère, et le royaume de Koguryŏ (고구려, Ier-milieu du VIIe siècle) dans l’actuelle Corée du Nord. En effet, des émissaires coréens sont effectivement représentaient sur la fresque d’Afrasiab, aux côtés de plusieurs autres ambassades asiatiques en provenance du sous-continent indien ou encore de l’Empire du Milieu.


La découverte de ces relations précoces a d’ailleurs donné lieu à l’établissement du Musée d’Afrasiab, en partie subventionné par le ministère de la Culture de la République de Corée, à proximité du centre historique de Samarcande.

Cependant, l’arrivée de populations coréennes en nombre significatif en Asie centrale ne s’est réellement amorcée qu’à partir des années 1930, à la suite de bouleversements politiques du côté de l’Extrême Orient.
Petite histoire des Koryŏin (고려인)
Selon Song Changzoo, chercheur dans le Département des études asiatiques de l’Université d’Auckland, un Koryŏin – le terme “Koryŏ” rappelant le royaume du même nom qui régna sur la péninsule coréenne de 918 a 1392, et le mot “in” signifiant Homme ou personne – est un individu dont les ancêtres ont migré vers l’Extrême Orient russe à la fin du XIXe siècle et au début du XXIe siècle, pour échapper aux mauvaises conditions de vie qui accablaient la péninsule coréenne à cette époque.
Ces migrations ont pris place en trois vagues:
- 1860-1910, migrations économiques
Entre 1860 et 1910, de fréquentes famines ont poussé certains agriculteurs du nord de la péninsule coréenne à se rendre en Russie, à la recherche de champs plus fertiles. À cette période, l’Empire russe ne rechignait pas trop devant ces arrivées de migrants illégaux, bien utiles pour cultiver des terres à bas prix.
- 1910-1930, migrations politiques
L’annexion de la Corée par l’Empire japonais, en 1910, a amorcé la fuite de centaines de fermiers coréens, amputés de leurs terres par le pouvoir colonisateur, mais aussi de réfugiés politiques désirant continuer la lutte pour l’indépendance coréenne à l’abri de l’armée japonaise, soit en Chine, aux États-Unis, ou encore en Russie.
- 1930-1945, migrations politiques et forcées
Enfin, un troisième facteur de migration de Coréens au-delà des frontières nord de la péninsule fut la création de l’État fantoche du Mandchoukouo par le Japon en 1932. En effet, pendant la décennie 1932-1945, 500 000 Coréens, dont 250 000 déportés de force, vinrent grossir les rangs des travailleurs engagés pour développer la région au profit de l’effort de guerre nippon.
Par conséquent, en chiffres, dès 1910, l’on comptait plus de 50 000 Coréens dans l’Empire russe. Et plus encore, en 1925, après la création de l’Union soviétique, 120 000 migrants coréens, qui ont contribué à introduire la culture du riz à l’est de la Russie, se virent offrir la citoyenneté soviétique. La communauté coréenne de la région a aussi rapidement commencé à organiser une résistance face à l’oppresseur japonais, se créant ainsi sa propre armée et publiant des journaux pro-indépendance.
Cependant, la donne changea dès les années 1930, quand les desseins expansionnistes nippons vers la Mandchourie se concrétisèrent. En effet, dès les premières escarmouches entre le Japon et l’URSS au sujet de la Mandchourie, les Coréens établis sur le territoire russe furent accusés d’espionnage, ce qui mena à l’arrestation puis à l’exécution sommaire de 2 500 d’entre eux. De même, faisant suite à ces événements, 180 000 Coréens furent déportés en Asie Centrale.
Les Coréens d’hier
Dans les années 1930, quelques 180 000 migrants coréens furent donc embarqués de force dans 130 wagons à bétail vers une destination inconnue, soit le Kazakhstan pour la plupart et l’Ouzbékistan pour 75 000 d’entre eux.

C’est notamment le cas de Nikolay Shin, peintre d’origine coréenne déporté avec sa famille du Kraï du Primorie (Extrême Orient russe) vers la République socialiste soviétique kazakhe, en 1937. Diplômé du collège d’art Atropsky, à Tachkent, en 1960, Nikolay Shin est surtout connu pour son œuvre Requiem, exécutée sur une toile de 3×44 mètres en couleurs primaires.

Cependant, une fois ce voyage douloureux terminé, la plupart des Koryŏin nouvellement débarqués en Asie centrale commencèrent à former des sovkhozes et kolkhozes, continuant ainsi leur activité agricole, selon les méthodes de culture du riz qu’ils avaient perfectionnées en Russie. Cette chronique publiée par Victoria Kim dans le journal The Diplomat, spécialisé sur l’Asie, raconte par exemple l’histoire du grand-père d’origine coréenne de Victoria Kim, qui, après sa déportation en Ouzbékistan, a reçu une médaille de l’URSS pour sa contribution au succès de la riziculture soviétique pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Jusque-là, les migrants d’origine coréenne vivant en Union soviétique avaient donc pu préserver leur langue et leur culture sans rencontrer trop d’obstacles. Il existait même des écoles coréennes et des publications en coréen dans les sovkhozes créés par ces nouveaux arrivés. Cependant, en 1938, l’égalité des langues promue par Lénine fut totalement annihilée par le décret de Staline imposant le Russe dans toute l’URSS. C’est ainsi que toutes les écoles de langue coréenne furent fermées et que plus de 100 000 livres détruits par les autorités soviétiques.
L’imposition du russe comme langue dominante en Asie Centrale amorça en outre un grand mouvement d’exode rural des Coréens, désireux d’apprendre le russe pour ne pas être laissés de côté dans cette nouvelle société. Profitant de la stabilisation de leur situation acquise à travers leur contribution dans les sovkhozes, les Koryŏin s’engagèrent dans un ultime mouvement de migration vers les grandes villes de l’URSS, pour permettre à leurs enfants d’y obtenir une éducation plus poussée. Par conséquent, alors que l’urbanisation des migrants coréens d’Asie Centrale n’était que de 20% vers la fin des années 1930, dans les années 1970, ce taux avait augmenté à 73%.
Ces changements permirent aux migrants coréens d’obtenir plusieurs postes importants au sein de l’administration soviétique, puisque la proportion de Coréens ayant eu accès à l’éducation supérieure constituait, par exemple au Kazakhstan, le double de la population kazakh elle-même. Cependant, la donne changea assez radicalement à l’heure de l’indépendance des anciennes républiques soviétiques.
Les Coréens d’aujourd’hui
La fin de l’URSS ne fut pas une bonne nouvelle pour les minorités coréennes d’Asie centrale, qui avaient progressé dans la société soviétique grâce à l’apprentissage du russe, tout en négligeant les langues locales. Ainsi, quand ces dernières furent érigées en tant que langues nationales des nouveaux États indépendants, beaucoup de professeurs, fonctionnaires et autres cols blancs d’origine coréenne perdirent leur emploi pour des raisons linguistiques.
Pourtant, de nos jours, les Koryŏin ont su faire preuve d’une grande capacité d’adaptation et retrouver une place dans les nouvelles sociétés indépendantes d’Asie centrale. Et pour cause, alors que le ministère des Affaires étrangères de la République de Corée (MoFA) recensait, en 2001, 5,7 millions d’individus d’origine coréenne dispersés dans plus de 150 pays, l’on compte toujours presque 200 000 descendants de Coréens en Ouzbékistan et quelque 100 000 d’entre eux au Kazakhstan.

De surcroît, selon Yoon In-Jin, de l’Université de Corée, les Coréens d’Asie centrale constituent les Coréens expatriés les plus assimilés à leur région d’accueil au niveau de la langue et des mariages interethniques. En effet, selon le sondage du chercheur, dans les années 1990, 64% des Koryŏin de la Communauté des États indépendants (CEI) interrogés avaient du mal à parler coréen ou ne parlaient pas du tout leur langue d’origine, contre seulement 2,5% pour les Coréens des États-Unis à cette époque! Dans le même esprit, 27,9% des Coréens interrogés dans la CEI ont affirmé s’être mariés hors de la communauté coréenne, contre seulement 2,5% chez les immigrés coréens au Japon et aux États-Unis. Ainsi, il n’est pas rare de croiser dans les rues de Tachkent des Vladislav Kim ou des Olga Lee.
En termes d’héritage culturel, l’arrivée des Koryŏin en Asie centrale a laissé une marque tout particulièrement culinaire. Il n’a en effet pas été difficile pour la région des milliers de produits fermentés et vinaigrés d’adopter le kimchi, plat d’accompagnement coréen composé de chou fermenté au piment. De nos jours, il n’est pas non plus rare de trouver dans les cantines locales toutes sortes de salades dites coréennes – salade d’algues, d’aubergines ou de carottes – souvent épicées ou vinaigrées. La popularité de la cuisine coréenne s’est en effet bâtie à la période soviétique, en tant que seule cuisine exotique accessible du moment. Avec le temps, ces mets coréens ont bien sûr été adaptés aux goûts et aux ingrédients locaux. Et d’ailleurs, de nos jours, les meilleurs restaurants coréens en Asie centrale ont des propriétaires Koryŏin, comme les restaurants Mannam House à Tachkent et Ho Bang (호방/Хобан) à Bishkek.

Cependant, avec le renforcement des relations entre la Corée du Sud et l’Ouzbékistan, depuis les années 1990, beaucoup de Coréens ont immigrés plus récemment dans la région, afin de développer les relations entre les deux pays, et ont ouvert de nouveaux restaurants et nombreux commerces en lien avec la Corée du Sud, notamment dans le quartier de Mirabad, à Tachkent.




Ainsi, de nos jours, la Corée du Sud est le troisième partenaire commercial de l’Ouzbékistan, après la Russie et la Chine. De même, les investissements coréens au pays du coton équivalent aujourd’hui à plus de 7 milliards de dollars américains. Parmi les secteurs qui intéressent la Corée du Sud en Asie centrale, le développement de l’éducation supérieure se détache en tant que domaine privilégié et prolifique. L’on compte par exemple plus de trois institutions financées par la Corée à Tachkent, dont l’Université Bucheon, qui offre à ses étudiants l’opportunité d’aller étudier deux ans dans la péninsule coréenne pour obtenir un double diplôme. En outre, en 2019, a été fondée à Ferghana l’Université internationale de Corée, symbole, je pense, de l’intérêt d’un pays aux terres arables limitées pour cette région agricole très fertile. Quoi qu’il en soit, le développement des relations entre l’Ouzbékistan et la Corée du Sud est sans aucun doute facilité par l’importante communauté d’origine coréenne dans la région.
Le parc coréen du Jardin de l’Amitié dans le quartier de Yakkasaroy à Tachkent.
En conclusion, même si les relations entre peuples de la péninsule coréenne et d’Asie centrale sont anciennes, ce n’est qu’à partir des années 1930 qu’une importante migration d’exilés coréens vers les terres du Milieu s’est opérée. Cette migration forcée par Staline a conduit des milliers de Coréens à s’installer, puis à s’adapter à leur nouvelle terre d’accueil en Asie centrale. Malgré de nombreuses péripéties, les Koryŏin de la région constituent maintenant un élément à part entière des sociétés d’Asie centrale. Ils contribuent notamment à l’amélioration des relations entre les pays locaux et la Corée du Sud. À titre d’exemple, depuis maintenant six ans, la politique de la Corée du Sud à l’égard de l’Asie centrale s’est transformée, comme on peut le voir par l’ouverture, en 2019, de discussions autour d’un potentiel accord de libre échange entre Tachkent et Séoul.
Bibliographie
– Choi, Inbom. « Korean Diaspora in the Making: Its Current Status and Impact on the Korean Economy ». In The Korean Diaspora in the World Economy, 9‑29. Washington D.C.: Peterson Institute for International Economics, 2003.
– Dezellus, Jean, Masud Samibaev, et Frantz Grenet. « Présentation de la “Peinture aux Ambassadeurs” d’Afrasiab (VIIe siècle de notre ère) ». Ouzbékistan: Musée d’Afrasiab, 2013. http://www.archeo.ens.fr/IMG/pdf/peinture_afrasiab_description.pdf.
– Nikolova, Milana. « South Korea is becoming a real alternative to Russia and China in Central Asia ». Emerging Europe, 22 janvier 2021, sect. News & Analysis. https://emerging-europe.com/news/south-korea-is-becoming-a-real-alternative-to-russia-and-china-in-central-asia/.
– Ramani, Samuel. « South Korea’s Growing Ties With Uzbekistan ». The Diplomat, 13 septembre 2015. https://thediplomat.com/2015/09/south-koreas-growing-ties-with-uzbekistan/.
– Rinna, Anthony V. « Uzbekistan: A Key to South Korea’s Central Asia Strategy », 28 novembre 2017. https://thediplomat.com/2017/11/uzbekistan-a-key-to-south-koreas-central-asia-strategy/.
– Song, Changzoo. « Kimchi, Seaweed, and Seasoned Carrot in the Soviet Culinary Culture: The Spread of Korean Food in the Soviet Union and Korean Diaspora ». Journal of Ethnic Foods 3, no 1 (mars 2016): 78‑84. https://doi.org/doi.org/10.1016/j.jef.2016.01.007.
– Turakulov, Valijon. « Time to Conclude a South Korea–Uzbekistan FTA ». East Asia Forum. 10 décembre 2012. https://www.eastasiaforum.org/2021/01/22/time-to-conclude-a-south-korea-uzbekistan-fta/.
– Yoon, In-Jin. « Forced Relocation, Language Use, and Ethnic Identity of Koreans in Central Asia ». Asia and Pacific Migration Journal 9, no 1 (2000): 35‑63.




Merci Chacha, pour votre culture et votre partage de connaissances sur le sujet. Construire la paie entre les peuples passe par une connaissance du monde dans son histoire et ses sensibilités. Vous en parlez très bien et cela me donne envie de venir vous rencontrer pour en connaître davantage par le dessin 🙂