Tachkent, un modèle de ville durable?

Le nom de la capitale de l’Ouzbékistan, Tachkent, vient du turcique « tash », qui veut dire pierre, et « kent », traduit par cité. En effet, il y a plusieurs milliers d’années, Tachkent a d’abord émergé en tant que forteresse de pierre, tout comme sa sœur, Samarcande, appellation voulant aussi dire cité de pierre en vieux tadjik. Même si l’histoire se souvient moins de Tachkent que d’autres villes légendaires des routes de la soie comme Samarcande, Boukhara et Khiva, l’actuelle capitale de l’Ouzbékistan a elle aussi joué un rôle capital dans l’organisation de ces routes commerciales. Tachkent constituait par exemple une aire de repos essentielle pour les caravanes qui venaient de traverser le périlleux massif de montagnes du Tien Shan. C’était aussi un espace stratégique de stockage de trésors destinés à être vendus sur les routes de la soie depuis le IIe siècle avant notre ère.

Inaugurée capitale de la République socialiste soviétique ouzbèke en 1930, Tachkent conserva son rôle administratif et économique après la naissance de la République d’Ouzbékistan, en 1991. Aujourd’hui, Tachkent est la ville la plus peuplée d’Asie centrale, mais aussi le réceptacle de nombreux savoirs historiques, développements contemporains et caractéristiques sociales qui pourraient faire de ce centre urbain un réel modèle de ville durable pour le monde entier. Qualité essentielle au lendemain du dernier rapport alarmant du GIEC à propos de la situation climatique alarmante de notre planète.

Une rue calme et ombragée de Tachkent

I/ Qu’est-ce que j’entends par « ville durable »?

Les villes constituent un symbole de pouvoir depuis les tous premiers peuplements urbains. Pendant très longtemps, n’ayant pas retrouvé de bâtiments ou de villes de l’époque, les historiens ont même cru que la dynastie des Mérovingiens avait été insignifiante. L’archéologie révéla cependant bien plus tard que les constructions mérovingiennes n’avaient pas survécu au temps, ayant été construites en bois.

Néanmoins, cette importance des villes dans la société a, par la suite, encouragé la naissance de nombreux mouvements architecturaux ayant tenté de donner forme à la ville parfaite. Depuis le XIXe siècle, en particulier, beaucoup de visionnaires s’essayèrent à la formalisation d’une structure urbaine idéal, mais pratique, combinant le mouvement sans encombre de biens et personnes, un système sanitaire robuste, ainsi que la présence fréquente d’espaces de loisirs et de détente. L’on compte par exemple parmi ces propositions le projet parisien de l’architecte franco-suisse, Le Corbusier, Ville radieuse, proposé en 1920, mais rapidement renvoyé dans ses buts par l’audience locale, car jugé trop discipliné.

De nos jours, les projets annonçant l’avènement de la ville parfaite fleurissent ici et là, mélangeant les critères du projet Ville radieuse à des impératifs plus récents de durabilité environnementale et innovations technologiques. À titre d’exemple, le projet d’éco-cité Tianjin-Binhai, proposé conjointement par les gouvernements chinois et singapourien en 2007. Sur papier, il était prévu que cette nouvelle ville idyllique, construite sur un marécage au milieu de nulle part, soit auto-suffisante en eau et alimentée à 20% par des énergies renouvelables. Pourtant, la deuxième phase de construction ne fut jamais lancée, car le projet pilote échoua à attirer le nombre de résidents souhaités. En effet, l’absence d’emplois attrayants sur place, ainsi que les prix prohibitifs de l’immobilier neuf jouèrent en défaveur de cette écocité ex nihilo.

Alors plutôt que de ne voir dans la ville durable qu’un projet titanesque, sortant de nulle part et remplie de bâtiments ultra-technologiques hors de prix, pourquoi ne pas se tourner plutôt vers nos villes actuelles pour tenter de repérer les choses qui marchent et qui mériteraient plus d’attention de notre part? C’est ce que je vais tenter de faire aujourd’hui en explorant les caractéristiques historiques et sociales de Tachkent qui font de la ville un environnement durable.

II/ L’eau, un trésor rare, mais essentiel à l’urbanisation des oasis durables d’Asie centrale

Tachkent constitue le choix résidentiel des populations d’Asie centrale depuis plusieurs milliers d’années, pour la bonne et simple raison qu’il s’agit en fait d’une oasis. Une oasis qui protège la vie locale contre le climat désertique et inhospitalier alentour en donnant accès à une ressource rare, mais essentielle, l’eau. Cet environnement semi-aride a donné lieu à l’émergence d’un type d’urbanisation particulier à l’Asie centrale, appelé urbanisation d’oasis. Aujourd’hui, c’est ce mouvement urbain qui peut être utilisé et développé dans la région pour rendre les villes d’Asie centrale plus agréables à vivre. Même si Termez, dans le sud de l’Ouzbékistan, fut construite dans le coude d’une rivière, de nombreuses oasis de la région, elles, redirigent l’eau depuis les rivières Amou et Syr vers leur centre-ville à travers des canaux hydrauliques. Par exemple, le centre historique de Boukhara est organisé autour d’un système de canaux, accompagnés de bassins appelés hauz, datant de l’Époque moderne.

Juan devant la mosquée Bolo-Hauz, à Boukhara, aussi appelée mosquée aux 40 piliers, ses 20 colonnes corinthiennes se reflétant dans le bassin construit devant son entrée.

De manière similaire, l’oasis de Tachkent est parcourue de plusieurs arrivées d’eau telles que le canal Anhor, celui de Bo’rijar, et la canal Oqtepa. Ces canaux ont plusieurs emplois, qui peuvent être expliqués par l’histoire. En premier lieu, les canaux et bassins typiques des oasis d’Asie centrale en sont très vite venus à jouer un rôle de facilitateurs de relations sociales. Ces éléments urbains étaient en effet historiquement accompagnés de bâtiments administratifs (palais) et religieux (mosquées et médersas). En outre, les hauz qui caractérisent le centre-ville de Boukhara constituaient le lieu de rencontre principal des lavandières et des commerçants, qui finirent par installer leur bazar à proximité de ces points d’eau. Les alentours des hauz furent même rapidement appropriés par les hérauts des Émirs ou des Khans ayant à déclamer des messages officiels.

En plus de favoriser la vie urbaine, les canaux des oasis d’Asie centrale peuvent être utilisés pour équilibrer le climat dans la ville. Pour ce faire, il n’y a qu’à étudier l’Alhambra, en Espagne, résidence royale dans laquelle le système d’acheminement de l’eau en plein air fut aussi construit dans l’idée de rafraîchir l’ancienne forteresse pendant la canicule andalouse. De la même manière, les canaux de Tachkent, toujours entourés d’une végétation luxuriante, constituent tous les étés un havre frais et ombragé où les résidents s’abritent pour échapper aux fortes chaleurs estivales d’Asie centrale.

Ce réseau hydraulique centenaire, une fois développé et bien entretenu, pourrait donc servir de base à la création d’un système de gestion et de réduction des îlots de chaleur qui accablent les villes de notre époque, trop asphaltées et bétonnées.

III/ De l’importance de penser l’architecture avec l’humain en son centre

Précédemment, j’ai introduit le Théâtre national Alicher Navoï, construit dans les années 1940 et faisant usage de briques jaunes locales pour refléter la lumière du soleil et réguler la température de la structure. De nombreux autres bâtiments tachkentois, vieux ou récents, font usages de la même méthode pour rendre la température intérieure plus supportable. De même, l’Hôtel Ouzbékistan, ainsi que d’autres bâtiments plus récents, se sont parés de treillis décoratifs, appelés localement panjara et inspiré de l’architecture timouride, pour diminuer l’exposition des fenêtres au soleil durant les mois de canicule de l’été.

Des bâtiments faits de briques jaunes à Tachkent

Des éléments de sagesse climatique se retrouvent aussi dans la structure et l’organisation des maisons traditionnelles ouzbèkes. Ces maisons, que l’on retrouve principalement dans la vieille ville, mais aussi dans certains autres quartiers de Tachkent, ont été construites selon un plan carré ou rectangulaire, doté de pièces à vivre de chaque côté et agrémenté, au centre, d’un jardin privé. Cette organisation est d’ailleurs très similaire au plan de n’importe quelle médersa locale bâtie depuis le XVe siècle. Ces cours intérieures qui accueillent, l’été, des potagers luxuriants, sont idéales pour faire circuler l’air frais tout autour de la maison. Ainsi, plus besoin d’air climatisé.

Un exemple de maison traditionnelle ouzbèke avec une cour intérieure ombragée (Samarcande)

Un jour, il y a quelques années, quand j’étudiais encore à la Sorbonne, j’ai eu le privilège de participer à la fascinante visite guidée d’une de mes professeures en histoire urbaine dans le quartier de Saint-Ouen, au nord de Paris. La visite nous a fait découvrir de magnifiques bâtiments du XIXe siècle, comme l’hôtel de ville local, ou encore la magnifique usine Citroën. Mais surtout, nous avons passé beaucoup de temps à analyser l’histoire absolument fascinante du logement social. Ce type de logement qui essaie de marier confort, prix raisonnable et identité.

Et Tachkent constitue un berceau très important de logements sociaux, non seulement du fait de son histoire soviétique, mais aussi à cause du terrible tremblement de terre de 1966 qui détruisit 80% de la ville. Depuis mon arrivée dans la capitale ouzbèke en 2020, j’ai vécu dans trois appartements de type logement social et visité de nombreux bâtiments à l’histoire similaire. Le premier appartement, construit au centre-ville dans un bâtiment à trois étages, datait des années 1930. Les deux derniers furent construits au début et à la fin des années 1950, à quelques kilomètres du centre. Malgré un style et un aménagement différents – plafonds plus ou moins hauts, organisation différente, etc. – ces logements se ressemblaient en deux points importants.

Visite, à l’ombre, des quartiers de logements sociaux de Tachkent, construits dans les années 1960-1970 (Musique: Mansur Tashmatov, « Brille Tachkent, étoile de l’est »)

En premier lieu, chaque appartement dans lequel j’ai habité était construit sur le modèle de l’exposition double : d’un côté une rue maintenant très passante, de l’autre, des fenêtres ouvrant sur une arrière-cour très calme et comportant plus ou moins d’éléments de loisirs et de détente, selon le quartier. L’arrière de notre appartement actuel donne sur une série de bâtiments similaires, agrémentés d’aires de jeu et de petits parcs verts. L’été, c’est dans ces parcs que les citadins viennent chercher une ombre salvatrice contre le cruel soleil estival d’Asie centrale. De même, la circulation de l’air, favorisée par la double exposition de ces appartements, permet de réduire l’usage des unités énergivores d’air climatisé à cette période de l’année.

Malheureusement, de nos jours, les maisons traditionnelles ouzbèkes ainsi que les bâtiments de moins de quatre étages construits dans la deuxième moitié du XXe siècle sont souvent détruits au profit de nouveaux développements immobiliers n’ayant pas les mêmes considérations sociales et environnementales en tête. À titre d’exemple, Seoul Mun, récent projet immobilier de centres commerciaux et bureaux privés en phase d’être terminé, a complètement emmuré toute une partie du canal Oqtepa, rendant ses berges complètement infertiles et dépourvues de toute végétation régulatrice de température. À travers cette illustration, il est facile de comprendre en quoi la planification urbaine ayant pour seul objectif le profit est bien moins durable que la planification urbaine avec l’humain au centre de la réflexion.

Une ville durable, c’est d’abord et avant tout une ville qui facilite les interactions sociales saines

Il y aurait tant à dire sur les éléments qui rendent la ville de Tachkent plus durable. Aujourd’hui, l’action publique est très active dans le domaine des transports, rendant ainsi le mouvement en masse de personnes et de biens de plus en plus accessible et décarboné. En outre, de plus en plus de bâtiments publics se dotent de panneaux solaires dans le but de rendre ce secteur plus auto-suffisant en électricité, une stratégie essentielle dans un pays où la seule source d’énergie et de chauffage est le gaz naturel.

La mairie de Yakkasaroy, récemment équipée de panneaux solaires

En effet, l’usage de nouvelles technologies est inévitable pour le développement durable. Cependant, Tachkent est la preuve irréfutable qu’une ville verte et durable ce n’est pas seulement une question d’argent, de technologie, ou même de perfection. Une ville verte, c’est bel et bien un mélange d’histoire, de dynamiques et trajectoires sociales, d’innovations et de pratiques qui tentent de rendre les interactions humaines plus durables et la vie ensemble plus confortable et agréable.

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