Farangiz. Chapitre I. Un instrument à couper les âmes.

À toutes les filles aînées. Réelles ou imaginées. Légitimes ou illégitimes. Passées présentes et/ou futures.

Pour qu’aucune d’entre elles n’aient jamais plus à endosser des responsabilités qui ne leur étaient pas destinées à l’origine.


Il était une fois, un terrible et redoutable empereur. Cet empereur aurait pu être bon et bienveillant, pour autant qu’il n’avait oublié son prénom. En effet, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, la mère douairière de l’empire lui avait offert un instrument de musique meurtrier. Un instrument à couper les âmes. Et pour accompagner cet instrument, elle avait donné à l’enfant un nouveau prénom. Un nom coupant. Tout aussi acéré que les cordes de l’instrument à couper les âmes dont elle lui avait fait cadeau. Ce nom était Utkir. Et l’on demanda à Utkir de jouer de l’instrument à couper les âmes au profit de la mère douairière tous les soirs. Absolument tous les soirs.

Lame acérée

La marâtre avait demandé à son fils de lui jouer de l’instrument à couper les âmes tous les soirs, car elle n’était elle-même pas le fruit d’un empire, au contraire de son fils. La marâtre vit en effet le jour dans une république. Une toute petite république. Une république de peu d’ambition. La république de la survie. Un territoire avec une définition de la vie aussi minuscule que son propre territoire.

C’est dans cette république que la mère douairière avait eu vent de cet instrument. Un instrument à cordes. À cordes acérées. C’était un instrument étranger, lui avait-on dit. Cela lui avait immédiatement plu. Tellement entichée de ce nouveau gadget venu de loin qu’elle n’en percevait pas le péril de la mélodie. La seule chose qui l’intéressait, elle qui avait vu le jour dans une république de peu d’ambition, c’était l’origine de l’instrument. Une origine étrangère. Tout ce qui l’intéressait, elle qui avait vu le jour dans une république de peu d’ambition, c’était l’engouement que la mélodie créait autour de l’instrument. Tout ce qui l’intéressait, elle qui avait vu le jour dans une république de peu d’ambition, c’était que, si elle se procurait cet instrument, tout le monde autour d’elle la regarderait avec envie. Cet instrument et sa mélodie joueraient en faveur de sa renommée auprès de son entourage.

Mais peu importe la splendeur de la scène. Peu importe la fascination que cette mélodie créait autour d’elle. Peu importe combien son fils brillait grâce à cette combinaison instrument étranger-mélodie hypnotisante. Il n’en était pas moins qu’il s’agissait là d’un instrument meurtrier. D’un instrument à couper les âmes. Un instrument qui produisait une mélodie stridente, splendide, mais assurément fatale.

Par conséquent, chaque soir, l’empereur s’attelait à la tâche de manier cet instrument de la souffrance. Chaque soir, l’empereur déchirait son âme pour plaire à sa mère. Et en effet, chaque soir, l’empereur suivait la même routine. Chaque soir, à l’heure où les tous petits vont dormir, l’empereur se levait de son trône. Il marchait, lentement, mais sûrement, vers une pièce cachée de son palais. Une pièce en sous-sol, juste en dessous de la salle du trône. Une pièce ornée de la porte la plus repoussante du palais, mais une pièce néanmoins facile d’accès. Une pièce nue. Dépourvue de chaleur. Dépourvue d’humanité. C’est à la porte repoussante de cette pièce nue que l’empereur redoutable frappait trois fois. C’est dans cette pièce nue, dépourvue de chaleur et d’humanité. C’est dans cette pièce maudite qui n’était pas la salle du trône, qu’il s’asseyait sur un simple tabouret. C’est dans cette pièce maudite qui n’était pas la salle du trône, qu’il buvait le thé qui lui était apporté par les femmes du harem. Un thé infusé de fleurs. De fleurs empoisonnées. Et ce n’est qu’après qu’il ait bu le thé empoisonné que l’empereur commençait sa torture quotidienne: jouer de l’instrument à couper les âmes.

Thé empoisonné

Cependant, le fait est que l’empereur n’était pas une personne ordinaire. Le prénom qui lui avait échu à la naissance était un prénom digne d’un héros épique. Par conséquent, c’est bien d’un individu exceptionnel dont il s’agissait ici. Ainsi, une faveur à l’origine réservée strictement à sa mère devint rapidement un devoir envers une république à l’article de la mort. Une république déchue. O’tkan Kunlar (une période révolue). Et bientôt, le son de la mélodie mortelle résonna bien plus loin qu’entre les murs de la pièce maudite au sous-sol du palais. Bientôt, la mélodie mortelle résonna dans tout le territoire de l’empire. Absolument tous les soirs. À chaque coin de l’empire, tous les sujets de l’empereur pouvaient entendre cette ritournelle envenimée qu’ils trouvaient agréable. Cette berceuse maintenant si répétée qu’elle était devenue essentielle à la vie quotidienne des habitants de l’empire. Des habitants qui voyaient dans cet air sinistre mais hypnotisant un signe de sécurité. Tous étaient envoûtés par ce concerto à couper les âmes que l’empereur jouait. Tous étaient rassurés d’entendre ce son tous les soirs à la même heure. Peu importe l’effet de cette musique sur leur protecteur bien aimé.

Et l’empereur lui-même, convaincu qu’il remplissait son devoir filial et patriote, jouait de l’instrument à couper les âmes des nuits et des nuits entières. Regrettablement, la souffrance engendrée par le son strident des cordes acérées de l’objet de torture était tellement abrutissante que l’empereur en oublia jusqu’à son prénom. Son magnifique prénom divinement assigné! Son appellation impériale. Sa destinée! Le laissant nu, avec un vilain nom républicain, manquant complètement d’ambition. Un nom aux victoires insignifiantes.

Mais en dépit du caractère insupportable de cet exercice. En dépit du fait que ce concerto faisait descendre l’empereur de plus en plus profondément sur le chemin républicain, celui-ci n’en démordait pas: il répétait chaque soir la même routine. Absolument tous les soirs. À l’heure où les tous petits vont dormir. Après avoir bu le thé empoisonné. Il répétait cette routine du désespoir. Chaque soir.

Et voici l’histoire de la naissance du terrible et redoutable empereur, Utkir l’Intransigeant. Le souverain du désespoir. Le roi des victoires insignifiantes.

Музаффар © Tezhip.uz & Farangiz Marcombe

Chapitre II. Enfant du désespoir

Farangiz Marcombe

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