Cet article est รฉcrit en collaboration avec Catherine Aguillon (Aperto Blogo).
Catherine รฉtait mon professeur de latin au lycรฉe. Spรฉcialiste des langues anciennes et de l’Antiquitรฉ, elle publie maintenant un blog qui prรฉsente de fascinantes analyses d’images et de multiples rรฉcits de voyage. Je vous laisse lire l’article qui suit pour mieux comprendre d’oรน vient notre idรฉe de collaboration…
Les autoritรฉs de Tachkent ont longtemps hรฉsitรฉ ร bรขtir un mรฉtro dans la ville, par peur des risques sismiques prรฉsents dans la rรฉgion. Cependant, avec le temps et la croissance dรฉmographique, la construction dโun moyen de transport digne de ce nom est devenue inรฉvitable. De ce fait, le mรฉtro de Tachkent, premier moyen de transport souterrain dโAsie centrale, fut inaugurรฉ en 1977.
Construit pour rรฉsister ร un tremblement de terre de 9 sur lโรฉchelle de Richter, le mรฉtro de Tachkent fut aussi intรฉgrรฉ ร un plan dโรฉvacuation de la ville, en tant que refuge anti-nuclรฉaire pendant la Guerre froide. Cโest dโailleurs pour cette raison quโil fut longtemps cachรฉ aux yeux รฉtrangers, et fit lโobjet dโune interdiction dโen prendre des photos jusquโร trรจs rรฉcemment.
Tout comme le mรฉtro de Moscou, de Minsk en Biรฉlorussie, ou de Pyongyang en Corรฉe du Nord, le mรฉtro de Tachkent nโa pas รฉtรฉ construit comme un simple moyen de transport, mais en tant que palais du peuple. Ainsi, au contraire des petites stations de mรฉtro insalubres et nausรฉabondes de Paris, les stations du mรฉtro de Tachkent sont vastes, lumineuses et dรฉcorรฉes de maniรจre somptueuse. Mรชme si de nombreuses modifications ont รฉtรฉ apportรฉes ร la dรฉcoration de ces vestiges de lโUnion soviรฉtique aprรจs lโindรฉpendance de lโOuzbรฉkistan, leur visite en vaut toujours la chandelle.
Parmi mes stations de mรฉtro prรฉfรฉrรฉes, je nomme la station des Cosmonautes. ยซ Cosmonaute ยป est un nom grรฉco-latin : ฮบฮฟฯฮผฮฟฯ cosmos signifie ร la fois ยซ le monde ยป et ยซ la beautรฉ, lโordre ยป, tandis que nauta dรฉsigne ยซ le marin ยป.

Eh oui, la conquรชte de lโespace ayant รฉtรฉ un thรจme cher aux autoritรฉs soviรฉtiques jusquโร la fin de lโUnion, de nombreux bรขtiments ont รฉtรฉ dรฉcorรฉs en lโhonneur de ces prouesses scientifiques, tel lโHรดtel Ouzbรฉkistan, dont jโai dรฉjร parlรฉ ici. En effet, en 1957, lโUnion soviรฉtique envoie Spoutnik 1 dans lโespace, premier objet satellisรฉ par lโhumanitรฉ. Quelques annรฉes plus tard, en 1961, lโastronaute russe, Youri Gagarine, fait un voyage orbital de 101 minutes dans lโespace.
En lโhonneur de ces prouesses scientifiques, la station des Cosmonautes est parรฉe de bleu, blanc et vert, pour reprรฉsenter lโinfini cosmos. Cette station a dโailleurs gagnรฉ le prix dโarchitecture de l’URSS en 1984 grรขce ร lโingรฉniositรฉ de ses architectes, S. Sutyagin et S. Solokov, qui ont recouvert les colonnes soutenant la station de cรฉramique brillante verte, pour maintenir une impression dโimmensitรฉ. Au plafond, un canal dรฉcorรฉ de morceaux de verre laiteux symbolise la voie lactรฉe. Le tout accompagnรฉ de formes circulaires et carrรฉes renvoie une atmosphรจre absolument futuriste et extraterrestre.

La raison pour laquelle jโaime particuliรจrement cette station de mรฉtro, ce nโest pas seulement pour sa dรฉcoration surprenante, mais aussi parce que, loin de ne sโintรฉresser quโau hรฉros quโest lโastronaute Gagarine, la station de mรฉtro des Cosmonautes met aussi en valeur une tout autre histoire. Je mโexplique.

I/ Le grand astronome mรฉdiรฉval Ulugh Beg
Lโun des premiers portraits exposรฉs dans cette station de mรฉtro est en effet celui dโUlugh Beg, petit-fils de Tamerlan, ayant rรฉgnรฉ sur la ville de Samarcande au XVe siรจcle.
Lโastrophysicien, Jean-Pierre Luminet, a รฉcrit un roman distrayant sur ce personnage bien singulier. Quel rapport avec la conquรชte de lโespace, me demanderez-vous? Eh bien il semblerait que le descendant de Tamerlan ait รฉtรฉ un bien meilleur mathรฉmaticien et astronome que gouverneur ou stratรจge.

En effet, aprรจs avoir ordonnรฉ la construction dโune mรฉdersa, ou universitรฉ islamique, sur la place du Rรฉgistan de la ville, en 1417, le gouverneur de Samarcande sโefforรงa dโattirer des scientifiques et รฉrudits en provenance de tout lโempire islamique, afin de transformer son fief en berceau de culture et de sciences. Projet dโailleurs rรฉussi avec brio, puisque le souverain devint le patron des mathรฉmaticiens, Jamshid al-Kashi, auteur de l’ลuvre, Clรฉ de lโarithmรฉtique, ainsi que de Qazi-zadeh Roumi, ayant publiรฉ un Traitรฉ du sinus.
Ensemble, les trois scientifiques ont crรฉรฉ les plans pour la construction dโun observatoire astronomique dotรฉ dโun quadrant de 80 mรจtres de diamรจtre, dont il ne reste malheureusement plus quโune ruine souterraine de nos jours. Nรฉanmoins, cโest grรขce ร cet outil que le souverain Ulugh Beg, ร lโaide de sa compagnie รฉrudite, publia un catalogue de 992 รฉtoiles, rรฉfรฉrence en la matiรจre jusquโau XVIIe siรจcle.
II/ Le premier astronaute dโAsie centrale
Lโon peut donc dire que lโastronome mรฉdiรฉval, Ulugh Beg, posa les pierres qui permirent, bien plus tard, ร un autre natif de lโAsie centrale de concrรฉtiser la conquรชte des รฉtoiles. En effet, Vladimir Alexandrovich Krysin, nรฉ dans la Rรฉpublique soviรฉtique socialiste kazakhe en 1942, est connu dans la communautรฉ spatiale comme lโastronaute soviรฉtique le plus aguerri en ce qui concerne les voyages extra-atmosphรฉriques.
Particuliรจrement brillant, Vladimir รฉtudia pendant sept ans ร lโรcole militaire Suvorov de Tachkent, oรน il fut premier de sa promotion. Il rejoint ensuite lโarmรฉe de lโair soviรฉtique, aprรจs avoir obtenu son diplรดme de la Haute รcole dโaviation dโIeรฏsk avec mention. Dโorigine russe, Vladimir รฉpousa cependant lโOuzbรจke Lilia Munirovna Djanibekova, dont il adopta le nom de famille pour maintenir la lignรฉe.

Notre cosmonaute national, V.A. Djanibekov“ร partir de son premier vol, en 1964, Vladimir Djanibekov passe 145 jours, 15 heures et 58 minutes dans lโespace, pour un total de cinq vols extra-atmosphรฉriques. Cโest donc lโastronaute soviรฉtique qui effectua le plus de vols orbitaux de toute lโUnion. Cette notoriรฉtรฉ lui permit de participer ร plusieurs missions internationales dans le cadre dโune รฉquipe comprenant un astronaute mongol et deux Franรงais.
III/ Le mythe fondateur dโIcare, leรงon de morale ou symbole de puissance?
Mรชme sโil se termine tragiquement, le rรฉcit de lโaventure du Grec Icare est un mythe fondateur : le mรฉdaillon ะะะะ exposรฉ dans la station de mรฉtro dรฉdiรฉe aux cosmonautes en est un tรฉmoignage.
En effet, quโest-ce quโun mythe ? Selon le critique littรฉraire Denis de Rougemont, ยซ Un mythe est une histoire, une fable symbolique, simple et frappante ยป. En quoi lโhistoire dโIcare est-elle ยซ simple, frappante et symbolique ยป ?
Dans le livre VIII des Mรฉtamorphoses, le poรจte latin Ovide raconte lโhistoire du jeune Icare et de son pรจre, lโarchitecte Dรฉdale, qui trouvรจrent le moyen de sโรฉchapper de lโรฎle de Crรจte oรน ils รฉtaient retenus prisonniers du Labyrinthe. Voici le rรฉcit dโOvide (vers 183 ร 235, traduction de G.T. Villenave, Paris, 1806) :
Dรฉdale, considรฉrant la mer qui les entoure, prend des plumes quโil assortit avec choix : il les dispose en degrรฉs suivant leur longueur ; il en forme des ailes. Avec le lin, Dรฉdale attache les plumes du milieu ; avec la cire, celles qui sont aux extrรฉmitรฉs. Dรจs que ce travail est achevรฉ, Dรฉdale balance son corps sur ses ailes ; il sโessaie, et sโรฉlรจve suspendu dans les airs. En mรชme temps, il enseigne ร son fils cet art quโil vient dโinventer : ยซ Icare, lui dit-il, je tโexhorte ร prendre le milieu des airs. Si tu descends trop bas, la vapeur de lโonde appesantira tes ailes ; si tu voles trop haut, le soleil fondra la cire qui les retient. รvite dans ta course ces deux dangers โฆ et suis la route que je vais parcourir. ยป Et bientรดt sโรฉlevant dans les airs, inquiet et frรฉmissant, il vole devant lui โฆ Le pรชcheur qui surprend le poisson au fer de sa ligne tremblante, le berger appuyรฉ sur sa houlette, et le laboureur sur sa charrue, en voyant des mortels voler au-dessus de leurs tรชtes, sโรฉtonnent dโun tel prodige, et les prennent pour des dieux [โฆ] lorsque le jeune Icare, devenu trop imprudent dans ce vol qui plaรฎt ร son audace, veut sโรฉlever jusquโaux cieux, abandonne son guide, et prend haut son essor. Les feux du soleil amollissent la cire de ses ailes ; elle fond dans les airs ; il agite, mais en vain, ses bras, qui, dรฉpouillรฉs du plumage propice, ne le soutiennent plus. Pรขle et tremblant, il appelle son pรจre, et tombe dans la mer, qui reรงoit et conserve son nom.
Cette histoire tragique est effectivement simple et frappante : un jeune homme brave un interdit paternel pour faire lโexpรฉrience des limites du monde et รฉprouver sa propre puissance. Et il en meurt.
Cโest un apologue, qui illustre le fait que, dans la mythologie grecque, lโแฝฮฒฯฮนฯ hybris (une attitude de dรฉmesure) รฉtait chรขtiรฉe par les dieux : Icare a voulu sโรฉlever jusquโaux cieux, cโest-ร -dire รฉgaler les dieux. Mais la fable ici rappelle que les humains nโont quโune place minime dans lโunivers. De plus, la visรฉe est morale puisque la transgression dโun interdit est punie.
Enfin, lโhistoire est symbolique en tant que mythe รฉtiologique, car Ovide, dans les Mรฉtamorphoses, cherche ร donner la raison de telle ou telle chose. En lโoccurrence, il justifie par ce rรฉcit les noms de la Mer icarienne (Icarium mare) et de lโรฎle dโIcarie (Icaria) situรฉe dans la Mer รgรฉe, qui borde la Grรจce.
Cโest un mythe fondateur. Avec des interprรฉtations diverses, il a donnรฉ naissance ร des ลuvres de la littรฉrature (dont, au XXรจme siรจcle, Le vol dโIcare par Raymond Queneau), et des arts visuels : peinture (notamment La Chute dโIcare de Pieter Brueghel lโAncien, au XVIรจme siรจcle), mosaรฏques, sculpture (le mรฉdaillon du mรฉtro de Tachkent), etc.
Entourรฉ de cรฉramique bleue, รฉvoquant le cosmos, le portrait dโIcare paraรฎt fait de bronze. Au centre de lโimage on distingue un cercle brillant : cโest le soleil, qui est lโagent du Destin. Le personnage a des attributs traditionnels des Grecs dans la statuaire antique : visage aux cheveux ondulรฉs et ceints dโun bandeau, une barbe, un corps nu et musclรฉ. Il semble se prรฉcipiter vers le bas, dans la mer, dont on voit les vagues, sous forme de volutes. Les plumes de ses ailes occupent une place importante sur la gauche.

De toute รฉvidence, ce personnage nโest pas lโadolescent imprudent que dรฉcrivait Ovide. Il dรฉgage une impression de puissance : il ยซ vole de ses propres ailes ยป โ expression signifiant son indรฉpendance. Indรฉpendance due ร son audace. Et cโest peut-รชtre pourquoi il figure ici comme lโancรชtre mythique des ยซ hommes volants ยป, audacieux et courageux, que sont les cosmonautes.
Revenons maintenant ร lโรฉtymologie du terme ยซ Cosmonaute ยป dont la deuxiรจme partie signifie ยซ le marin ยป. Les cosmonautes explorent maintenant lโunivers comme les marins autrefois sillonnaient les mers pour dรฉcouvrir de nouvelles contrรฉes. Dans la lรฉgende dโIcare, le ciel et la mer jouent successivement le rรดle principal โ ce que symbolise ce mรฉdaillon tachkentois !
En conclusion, ร travers une description de la station des Cosmonautes de Tachkent, nous pouvons voir que lโhistoire de la conquรชte de lโespace est intimement liรฉe ร celle de lโAsie centrale. Cette situation est dโailleurs toujours dโactualitรฉ, puisque rรฉcemment, des accords de coopรฉration ont รฉtรฉ signรฉs ร ce sujet entre lโOuzbรฉkistan et son voisin kazakh. De mรชme, lโastronaute kirghize (maintenant russe) dโorigine ouzbรจke, Salizhan Shakirovich Sharipov, est une vraie fiertรฉ pour ses compatriotes kirghizes et ouzbeks. Par consรฉquent, aujourdโhui, malgrรฉ une gรฉopolitique extrรชmement diffรฉrente, lโespace constitue toujours un objet de fascination important en Ouzbรฉkistan, constatation reprรฉsentรฉe par le fait que la dรฉcoration de la station de mรฉtro des Cosmonautes est restรฉe inchangรฉe malgrรฉ lโindรฉpendance du pays en 1991.
