Samarcande, carrefour des cultures : le haut Moyen-Âge

Après trois ans en Ouzbékistan, il est grand temps de consacrer un billet de blog sur la splendide Samarcande. Mais comment faire honneur à cette ville resplendissante ? Surtout après cette phrase d’Amin Maalouf, qui révèle déjà tout :

Après Samarcande où aller? Pour moi, c’était l’extrême bout de l’Orient, le lieu de tous les émerveillements et d’une insondable nostalgie.

Samarcande, Amin Maalouf

L’histoire de Samarcande commence il y a des millénaires. En effet, dans la région, personne ne peut s’accorder sur l’âge exact de la ville. Néanmoins, son nom nous vient d’un dialecte persan, le sogdien, mariant « samar », qui veut dire pierre, et « kand », identifiant une ville. Ainsi, comme sa sœur de l’est, Tachkent, dont le nom provient du vieux ouzbek, Samarcande signifie « cité de pierre ». Et cette cité de pierre, on en retrouve les premières traces sur le lieu actuel du musée d’archéologie Afrasiyob. C’est donc ici que nous entamerons notre visite virtuelle de la magnifique ville, dans la période du haut Moyen-Âge.

L’indescriptible beauté de Samarcande: Chah-e-Zindeh

Le site archéologique d’Afrasiyob présente les ruines du royaume du Sogdiane. Non loin de là, le musée éponyme expose l’une des fresques retrouvées dans une salle du palais en ruine, la « Fresque des ambassadeurs ». Cette œuvre représente une procession d’émissaires étrangers venant rendre hommage au roi Avarkhuman qui aurait siégé à la tête du royaume entre 650 et 655 de notre ère. Parmi eux, une délégation du royaume de Koguryo (37 avant J.C.-668), entité ayant régné sur un territoire correspondant aujourd’hui à la Corée du Nord actuelle. Cette trouvaille explique sans doute que le musée lui-même soit en partie financé par la Corée du Sud.

Hommage à l’amitié entre la Corée du Sud et l’Ouzbékistan devant le musée

Y avait-il donc réellement des contacts entre les deux royaumes à cette époque? L’on pourrait le croire, puisque c’est à l’époque de la Chine des Han (206 avant J.C.-220 après J.C.) que les relations diplomatiques avec la vallée de Ferghana, au sud-est de l’Ouzbékistan actuel, s’amorcent, autour de l’échange d’une étoffe précieuse, la soie, contre des chevaux d’Asie centrale, très appréciés pour leur célérité. Cependant, ici, selon l’article de Boris Marshak, la présence d’émissaires d’extrême Orient sur la fresque d’Afrasiyob ne serait qu’un subterfuge pour renforcer l’impression de solidité du pouvoir local et effrayer les nombreux ennemis environnants. Première preuve de l’extrême agilité politique et de l’intelligence stratégique des peuples d’Asie centrale dans leurs relations diplomatiques.

Le peuple de Sogdiane, c’est donc avant tout un peuple rusé, mais aussi marchand. L’on retrouve en effet des négociants sogdiens non seulement à Tachkent, mais aussi à Constantinople, où ils parlent grec, en Sibérie, et même jusqu’en Chine, où ils se débrouillent en mandarin. Cette constatation démontre de manière irréfutable que la route de la soie, expression orientaliste inventée par l’Allemand, Ferdinand von Richthofen, au XIXe siècle, est bien plus qu’un simple lien reliant les richesses de la Chine aux désirs des riches aristocrates de l’Europe médiévale. En effet, ce fut plutôt un réseau extrêmement vaste et complexe de marchandises bigarrées, savoirs érudits et relations diplomatiques raffinées, ayant couvert toute l’Asie, et dont l’Europe n’a constitué qu’un élément tardif, périphérique et mineur. Et ces routes de la soie, elles furent dominées par des commerçants sogdiens du Ve au VIIIe siècle de notre Ère. Ce qui explique par exemple que l’on retrouve de nombreuses pièces de monnaie en provenance du monde connu entier dans le site archéologique de Kafir Kala, à 12 km au sud-est de Samarcande.

Et qui dit routes marchandes dit savoirs artisanaux. Pour mieux les connaître, il faut se rendre à la fabrique de papier Meros, à l’est de Samarcande. C’est là que l’on peut admirer, et même tester, les différents savoir-faire centenaires qui ont animé la ville de Samarcande et ses routes caravanières jusqu’à aujourd’hui.

Le premier atelier qui nous est présenté à Meros, est, bien sûr, celui de la confection du papier. L’Asie centrale produit son propre support pour l’écrit au moins depuis le IIIe siècle de notre ère, encore une fois, grâce à l’activité dynamique des marchands sogdiens. Ayant remarqué que le papier venu de Chine était très rigide et fragile, les artisans centrasiatiques introduisirent des fibres de coton dans leur méthode de fabrication, pour en améliorer la qualité. Grâce à cette innovation, c’est le papier de Samarcande, et non de Chine, qui constitua l’étalon de qualité du papier dans le monde connu pendant des siècles. Au contraire, l’Europe ne commença à fabriquer son propre papier que dix siècles plus tard.

Papier fabriqué à la main par les artisans de Meros

Autre trésor venu de Chine, la soie, dont le secret de confection fut jalousement gardé par l’Empire lui-même, sans manquer toutefois d’attiser la convoitise des nobles du Moyen-Orient et d’Europe. La légende dirait pourtant que c’est une princesse chinoise, promise en mariage à un noble d’Asie centrale, qui aurait amené en secret en le cachant dans sa coiffure un cocon de ver à soie, en guise de dot. Cadeau inestimable à l’époque, qui permit l’introduction de la soie dans les tissus de la région. Les étoffes de soie d’Asie centrale sont appelées chohi, satin ou king. Mais l’on retrouve aussi des mélanges soie-coton sous le nom d’adras, de bekasab, ou encore de banora. Chaque école de tissage de la région a son propre style décoratif. Les motifs retrouvés sur les tissus en Ouzbékistan incluent l’amande, les arbres, la grenade, le papillon, etc. Le fil de soie est aussi souvent utilisé pour broder des étoffes simples, pour un rendu appelé suzani. C’était souvent les femmes de la famille qui s’attelaient à la tâche de la broderie, afin de constituer les dots des filles de la famille.

Manteaux confectionnés à Samarcande (c) Musée des arts d’Ouzbékistan

De nos jours, c’est l’ikat – dont la technique fut découverte en Ouzbékistan actuel au XIXe siècle – qui est préféré pour les vêtements. Ce tissu est noué à plusieurs endroits avant d’être plongé dans la teinture afin d’obtenir des motifs semblables aux reflets du soleil sur les cours d’eau. Les tissus ikat étaient aussi particulièrement populaires auprès des mariées qui n’avaient pas forcément les moyens de s’offrir des bijoux nuptiaux, mais se paraient à la place de ces tissus décorés d’or et autres couleurs similaires à celle retrouvées sur les bijoux de la région.

Décoration en tissus: au fond, étoffes de type ikat

Et en parlant de mariage, une telle célébration ne peut se passer sans musique! Raison pour laquelle l’on retrouve aussi, à l’usine de papier Meros, nombre d’ateliers de facture instrumentale. Instrument ancestral, la doira prend la forme d’un tambour de 50 cm de diamètre maximum, couvert d’une membrane de cuir de chèvre tendue, et agrémenté de 60 anneaux de métal dans sa partie inférieure. Cet instrument de percussion accompagne les ensembles musicaux dans son imitation des bruissements du vent ou grondements de tempête.

Quant aux instruments à vent, la flûte la plus populaire de la région est la nay. Souvent confectionnée de bambou, de métal et de cuivre, cette flûte traversière à six trous se joue seul, en ensemble ou même au sein d’un orchestre.

Une flûte d’Asie centrale sculptée dans du bois et décorée de nacre – Musée des arts appliqués de Tachkent

Enfin, le dutor, cet instrument à deux cordes qui mesure entre un et deux mètres de long, fut introduit en Asie centrale au XVe siècle par des bergers. Son corps à la forme d’une poire coupée en deux est le plus souvent taillé dans du bois de mûrier et incrusté d’os d’animaux. Essentiel aux mariages et autres célébrations, cet instrument offre une tonalité douce et chaleureuse à la musique de fête.

De gauche à droite, un dutor et un luth, tous deux en bois et nacre – Musée des arts appliqués de Tachkent

Par conséquent, l’Asie centrale, avec Samarcande en son centre, constitua le cœur battant des routes de la soie de l’Antiquité jusqu’au milieu du Moyen Âge. Le dynamisme commercial et créateur des environs permirent notamment la confection et les échanges de denrées, biens précieux et savoirs uniques dans tout le monde connu. Par exemple, flûtes et luths centrasiatiques s’introduisirent dans la culture musicale chinoise à travers ce commerce intense.

Les artisanats de Samarcande: de gauche à droite, les instruments, la céramique, le métal, le bois, le travail de la terre et le textile

Dans un prochain article sur Samarcande la merveilleuse, nous verrons plus en profondeur comment cet artisanat et cette créativité donnèrent à la ville millénaire son admirable image qui perdure jusqu’à nos jours.

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