En Ouzbékistan, le premier octobre est le jour de la fête des professeurs et des mentors. Pour l’occasion, j’aimerais célébrer tous les gens qui m’ont enseigné, m’enseignent et m’enseigneront peut-être plus tard. Et, en ce 1er octobre 2023, j’aimerais tout particulièrement rendre hommage à mes professeurs de langues.
Pourquoi cette attention particulière? Parce qu’à travers mon apprentissage, ce sont toujours mes enseignants de langue qui m’ont le plus motivée. De bonne humeur, faisant preuve de compétences d’orateurs hors pair, ces professeurs sont en général ceux qui puisent le plus dans leur créativité pour enseigner un sujet qui m’a toujours passionné : les langues. Je pense notamment à ma professeure d’espagnol à l’École secondaire de l’Île, au Québec, qui m’a fait passer d’un niveau 0 à B2 dans cette langue en seulement trois ans. Ou encore à mes professeurs de Latin, Catherine Aguillon, et d’anglais, Mrs Lyrette, au Lycée français d’Ottawa, dont les cours étaient absolument fascinants. Et que dire de l’immense gentillesse de l’enseignante de coréen à l’université McGill qui m’a écrit un magnifique lettre de recommandation? Je n’oublierai non plus jamais l’enthousiasme constant de mes divers professeurs d’Italien à la Sorbonne. Ou cette professeure de chinois, de la même université, pour qui je me levais volontiers à 6h du matin pour me rendre à son cours de 8h.
J’en oublie sûrement beaucoup, mais l’entrevue qui va suivre, avec mon actuel professeur de russe, subissant mon scepticisme persistant par rapport à la grammaire russe depuis trois ans sans broncher, constitue un hommage à toutes ces personnes exceptionnelles qui nous aident à grandir et à élargir nos horizons.

Tu es né à Tachkent. Que peux-tu dire sur ta ville natale?
C’est bien ça, je suis né à Tachkent. Plus particulièrement, je suis né dans le quartier qui s’appelait quartier Lénine. Maintenant, cet endroit se nomme Mirabad. Depuis ma naissance, ce quartier a entièrement changé : les gens ont changé, la culture a changé, la ville a changé.
Cependant, quand j’étais petit, je jouais dans un parc à côté de mon école. C’était le parc Furqat. Lui, il existe toujours aujourd’hui. Et à côté de ce parc, il y a l’école numéro 158, où j’étais écolier et de laquelle j’ai obtenu mon bac. Et, à chaque fois que j’avais du temps libre, je venais jouer dans ce parc avec mes amis.
Le parc et l’école ont un peu changé depuis, mais ils sont toujours là.
Après avoir obtenu ton bac, tu es parti pour Saint-Pétersbourg. Pour quelles raisons?
Pas exactement, après avoir terminé l’école, je suis entré à l’Institut Gagarine, spécialisé dans les techniques aéronautiques. Maintenant, le bâtiment héberge l’Université internationale de Westminster à Tachkent. J’ai étudié là-bas quatre ans, au bout desquels, j’ai reçu un diplôme d’ingénieur.
Cependant, le temps que je finisse mes études techniques, mon pays s’est effondré. Le pays dans lequel je planifiais vivre. Le pays que j’aimais, dont j’étais fier. Il est mort.
Et pour nous tous qui vivions dans ce pays, a commencé une époque bien différente. Tous, nous avons dû redéfinir notre vie. Nous avons dû trouver une nouvelle profession. Nous vivions dans un nouveau pays. C’était très dur. Les années 1990 furent une période de cataclysme. Et tout changea du tout au tout en un instant.
C’est dans ce contexte que j’ai commencé à chercher un autre endroit pour étudier. Que j’ai commencé à comprendre qu’il serait peut-être bon pour moi de m’intéresser aux sciences humaines et sociales. Je suis donc entré dans la faculté de théologie de l’Université de Saint-Pétersbourg en 2002.
Malgré cette période quelque peu traumatisante, tu as quand même décidé de revenir en Ouzbékistan. Pourquoi?
Après quatre ans à Saint-Pétersbourg, je me suis vraiment attaché à cette ville. Ma femme aussi aimait vivre là. Nous aimions beaucoup vivre dans cette ville. Nous apprécions tout. Nous aimions les rues. Nous aimions les parcs. Nous aimions les gens. C’était agréable de vivre dans cette ville. Et non seulement nous aimions cette ville, mais nous la connaissions très bien aussi.
Ainsi, quand il fut temps de prendre ma décision pour la suite, à l’issue de l’obtention de mon diplôme, il m’a fallu beaucoup de temps. En effet, je suis une personne croyante. Je suis chrétien. Je me suis donc tourné vers Dieu et je Lui ai dit : « Dieu, j’aimerais rester à Saint-Pétersbourg. Aide-moi s’il te plaît. » Et Dieu m’a répondu : « Qu’est-ce que tu veux faire? » Je lui ai donc dit : « Je veux être utile. Je veux te servir. » Il a donc répondu : « Alors retourne à la maison. »
J’ai donc répondu à Dieu : « Mon Père, à la maison, la situation est difficile. Et nous aimons beaucoup Pétersbourg. Je veux rester ici. Aide-moi à me rendre utile à l’Église ici, ou simplement à me rendre utile auprès des gens. » Sur ce, Dieu me répond : « Kolia, que veux-tu faire? » J’ai donc dit : « Je veux te servir. » Il m’a donc répondu : « Alors rentre à la maison. »
C’était vraiment incroyable! C’est arrivé de manière absolument soudaine. Ce fut une grande déception, mais en même temps, cela a réveillé des sentiments mitigés en moi. Parce que je voulais que Dieu m’aide à rester à Saint-Pétersbourg, mais Dieu me disait : « Je vais t’aider si tu rentres à la maison. »
Et la troisième fois que je me suis adressé à Lui, je Lui ai dit : « Dieu, aide-moi à rester à Pétersbourg. Ma femme aime tout ici. C’est ici qu’est née ma fille. Nous voulons rester ici. Aide-nous. » Dieu m’a répondu : « Que veux-tu faire? » Et c’est là que j’ai compris que ce dialogue n’allait pas changer. Ce fut la dernière fois que j’essayais. Après je me suis dit, bon, d’accord. Je rentre à la maison. Ce fut une décision très difficile à prendre. J’ai juste demandé à Dieu : « Aide-moi à rentrer, s’il Te plaît. »
Et c’est ainsi qu’en 2006 je suis rentré à Tachkent. C’était la première fois et ce fut loin d’être facile. La ville à laquelle j’étais habitué n’était plus la même. Tout avait changé et pourtant tout était bien différent de Saint-Pétersbourg.
Cependant, maintenant, cela fait presque 20 ans que je suis revenu. Et pendant tout ce temps, Dieu fut avec moi. Et je suis très content que nous soyons revenus à Tachkent. Dans cette ville, j’ai beaucoup d’amis, j’ai bâti toute ma vie. C’est la ville de ma vie.
C’est donc à Tachkent que tu es devenu professeur de russe pour les étrangers, n’est-ce pas?
Enfin, au début, ce n’était pas comme ça. Au début, je n’aurais jamais pensé que je pouvais enseigner. Mais maintenant, je suis en effet professeur de russe pour les étrangers.
J’ai un ami, Caleb, qui vient de Singapour. Cela faisait déjà quelques années qu’on était amis. On se rencontrait, on parlait. On fêtait nos anniversaires ensemble. Et un jour, cet ami m’a dit : « Nikolay, j’ai des amis, ils sont Chinois et ils étudient le russe. Aide-les à étudier le russe, s’il te plaît. » J’ai répondu que je n’avais jamais fait ce genre de chose. Il m’a donc dit : « Tu parles russe, non? » J’ai répondu : « Oui. » Et lui, de me dire : « Et bien alors, tu peux les aider! » Et moi : « Mais, je ne sais pas comment! Je n’ai aucune expérience! » Mais il m’a finalement convaincu.

Je suis donc arrivé pour le premier cours. On a étudié le russe pendant deux heures. C’était mon tout premier cours. Ce fut très intéressant. Et j’ai compris qu’en fait, j’aimais bien faire ça. J’aimais bien aider les gens à apprendre ma langue maternelle.
J’ai donc continué et maintenant, j’ai beaucoup d’étudiants : une Française (toi), deux étudiantes chinoises, Abishek, Svatie, Réïné et Pouja deux Indiens. J’ai aussi deux étudiants américains, un étudiant allemand et un autre britannique. Les deux derniers étudient en ligne. En tout, 12 étudiants.
Qu’est-ce que tu préfères dans cette profession?
Ce que je préfère plus que tout, ce sont les gens avec qui je travaille. Ce sont toujours de très bonnes personnes, qui sont toujours très occupées, mais qui veulent apprendre et parler le russe. Et j’aime communiquer avec eux. J’aime devenir leur ami. J’aime découvrir comment ils vivent. C’est toujours très intéressant, parce qu’ils ont tous leur propre culture, leurs traditions. En gros, ce sont toutes des personnes intéressantes. Et j’aime beaucoup ça.
Deuxièmement, j’aime le fait que, moi-même, jour après jour, j’en apprends plus sur ma langue maternelle. Je découvre sa beauté, sa richesse, sa profondeur. J’aime interagir avec cette langue que je parle, dans laquelle je lis, dans laquelle j’écris.

Et dernière question, quel conseil donnerais-tu aux étudiants qui commencent à apprendre le russe?
N’ayez pas peur!
Mon premier conseil : « N’ayez pas peur! » Ce n’est pas si difficile que ça. Dans la rue, les enfants ne font pas grand-chose. Ils jouent et c’est tout. Ils courent juste dehors, les uns avec les autres. Ils ne peuvent pas faire beaucoup plus que ça. Les adultes, en revanche, ils peuvent faire de grandes choses. Ils peuvent faire beaucoup de choses. Des choses importantes et intelligentes.
Le russe c’est seulement l’un des instruments que l’on peut utiliser pour cela. Et ce n’est pas dur. C’est beaucoup plus dur d’être une mère, par exemple. Ou d’être une femme. Ou d’être un homme bon. C’est plus dur. C’est plus facile d’étudier le russe que d’être un homme bon. De ce fait, si quelqu’un est un homme bon, il peut étudier le russe. Si une femme est une bonne personne, une bonne mère, que sais-je, une bonne économiste, le russe n’est plus qu’une autre de ces catégories du savoir. C’est facile.

N’arrêtez pas!
Mon deuxième conseil : « N’arrêtez pas! » Ce n’est pas la peine de courir, mais il ne faut pas arrêter. Il est toujours possible d’aller plus lentement. En Russie, il y a une expression : « Quand on va calmement, on va plus loin. » Lentement, mais sûrement. Il faut être persistent, mais pas besoin de courir. Celui qui court se fatiguera plus vite. Il faut bouger pas à pas.
Tous mes étudiants, quand ils se braquent sur un élément de grammaire russe, je leur dis tout le temps : « Ce n’est rien. On n’est pas pressés. On peut s’arrêter ici maintenant et revenir là-dessus une autre fois. »
En tant que professeur moi-même, je rejoins Nikolay sur nombres d’aspects de l’enseignement dont il fait l’apologie dans cette entrevue. Notre profession ne serait pas la même sans cette interaction extrêmement enrichissante avec nos élèves.
En ce qui concerne le russe, il va sans dire que j’ai quelques réserves quant au premier conseil de Nikolay sur l’apprentissage de cette langue. Inutile de se le cacher, apprendre le russe, c’est dur. Néanmoins, c’est une langue honnête. Au contraire de la langue coréenne, par exemple, dans laquelle il est très facile de se lancer, mais qui nous assomme ensuite avec un mur difficilement pénétrable de grammaire. Ou encore au chinois, où l’écriture et la prononciation en effraient plus d’un, mais dont la grammaire s’avère finalement plutôt facile. La langue russe, elle, est directe : ça sera dur du début à la fin et ça ne sera pas autrement!
Heureusement, donc que nous avons nos professeurs de langues pour faire passer la pilule des déclinaisons et du « présent-futur » avec humour. Nous faire découvrir la ribambelle de nuances et de belles tournures que comprend cette langue. Et puis finalement, nous en faire apprendre plus sur nous-mêmes à travers l’étude de cet instrument nouveau, comme le nomme Nikolay.
Oui, un grand merci à tous ces gens qui s’intéressent à notre développement personnel et qui trouvent toujours des idées toujours plus innovantes les unes que les autres pour nous faire aimer leur sujet.
Bonne journée des enseignants à tous!