Architecture tachkentoise: le Théâtre national Alicher Navoï

Dans le projet politique soviétique, la ville de Tachkent était pensée en tant que miroir de Moscou, et capitale politique et culturelle de l’Asie centrale. Avec un tel destin devant elle, la capitale de la République socialiste soviétique ouzbèke (RSSO) se devait alors de se doter d’ornements dignes de cette ambition. Le théâtre national Alicher Navoï fait donc partie de cet ensemble de bâtiments et monuments construits pendant la période soviétique afin d’élever l’image de Tachkent au rang qui lui était dû.


L’histoire du théâtre commence dans les années 1920, quand le chanteur et artiste de la scène, Mukhiddin Kari-Yakubov, originaire de la région de Ferghana, se mit à la recherche d’artistes locaux talentueux, dans l’idée de fonder une troupe nationale des arts de la scène. C’est ainsi qu’en novembre 1929 fut créé le Théâtre musical d’État de la RSSO. Parmi les premières représentations de la troupe, l’on compte Du côté des appartements des femmes, rédigé par les metteurs en scène ouzbeks, T. Djalilov et M. Ashrafi, ou encore l’histoire d’amour Farkhad et Shirin, inspirée des poèmes du célèbre poète médiéval, Alicher Navoï. De 1944 à 1956, le théâtre expérimenta aussi avec la production d’opéras européens, tels que Carmen, de Georges Bizet, et Eugène Onéguine, de Piotr Tchaïkovski, traduits en langue ouzbèke.

Hommage aux prisonniers de guerre qui ont participé au chantier du théâtre

Mais voilà, la troupe nationale de théâtre de la RSSO était dépourvue d’endroit attitré pour répéter ou même se produire. En 1939 fut donc entamée la construction d’un bâtiment digne d’accueillir les meilleurs artistes de l’Ouzbékistan. Malgré une pause de plusieurs années imposée aux travaux durant la Grande guerre patriotique qui bouleversa la vie et l’identité des citoyens soviétiques d’Asie centrale, l’opéra national de la RSSO fut terminé en 1947, notamment grâce au labeur de prisonniers de guerre japonais. Et quel bâtiment!

L’entrée du Théâtre national Alicher Navoï

Construit sur le site de l’ancien marché Voskresenskii, inauguré durant l’ère coloniale de la Russie impériale, le bâtiment s’étend sur une place de 200 000 mètres carrés, agrémentée d’une magnifique fontaine en forme de lotus. Doté d’une structure rectangulaire imposante, l’opéra national ouzbek est orné de chaque côté d’arches majestueux et de balcons sculptés d’arabesques et autres ornements locaux. Sa façade sobre, de blanc et de jaune vêtue, est discrètement ornée de touches de couleur bleue, verte et jaune au niveau des plafonds.

La fontaine du théâtre national Alicher Navoï

Plus qu’un projet culturel et politique, le Théâtre national Alicher Navoï est remarquable par l’attention au confort qui fut mise dans le choix des matériaux et la réflection architecturale autour du bâtiment. En effet, selon Paul Stronski dans son livre Forging a Soviet City, le bâtiment artistique fut construit de briques jaunes et de marbre blanc, produits et extraits localement, afin de refléter la lumière du soleil et de mitiger l’impact de la température estivale sur les environs. En outre, plus que d’annoncer en grandes pompes la majesté du théâtre, les trois grands arches ornant l’entrée du bâtiment auraient été pensés afin de protéger les spectateurs des aléas climatiques en attendant l’ouverture des portes.

Pensé par l’architecte russe, Aleksei Shchusev, aussi connu pour avoir conçu l’Académie des Sciences de la République socialiste soviétique kazakhe et la station de métro Komsomol à Moscou, l’intérieur du théâtre national Alicher Navoï fut néanmoins décoré par des artisans locaux. Venus de tout l’Ouzbékistan pour ce travail, ces artistes utilisèrent techniques et savoirs ouzbeks pour orner les pièces du théâtre aux couleurs et selon la tradition de chaque région de la RSSO. En tant qu’héritière de Moscou, la pièce à l’honneur de Tachkent est la plus vaste et la plus impressionnante, suivie de celle de Samarcande. Au contraire, la pièce dédiée à Termez, pourtant centre de commerce moderne et stratégique pour l’Union, fut la plus sobrement et modestement décorée. À travers ce choix décoratif, l’on perçoit donc clairement la hiérarchisation soviétique des territoires.

Le théâtre national Alicher Navoî dans les années 1980 (c) OldTashkent

Néanmoins, située non loin du centre administratif de la ville et formant un trio représentant le mode de vie soviétique avec le centre commercial Tsum d’un côté et l’hôtel Tachkent en face, cette création architecturale à l’usage du peuple devint rapidement le bâtiment tachkentois le plus applaudit de la ville.


De nos jours, le Théâtre national Alicher Navoï est le témoin d’un changement d’orientation politique. Situé en face de l’hôtel coréen Lotte City et non loin d’un centre commercial dédié à l’artisanat national, il fait honneur au solide partenariat commercial entre l’Ouzbékistan et la Corée du Sud et renforce la stratégie nationale, dont le tourisme constitue la cinquième priorité. Mais plus encore, le théâtre constitue toujours un point de rayonnement essentiel de la culture ouzbèke, avec l’organisation d’opéras et de numéros de danse locaux tout au long de l’année à Tachkent et la gestion d’une tournée nationale de sa propre troupe durant la période estivale.

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