Parfois, ce n’est que quand on est loin de quelque chose, que l’on a du recul sur cette chose, que l’on arrive à mettre le doigt sur ce qui nous gênait par rapport à cette situation. Quant à moi, c’est depuis que j’habite en Ouzbékistan et que je peux librement discuter de religion avec une Arménienne orthodoxe, des musulmans sunnites, ou encore des Russes orthodoxes ou protestants, que je me rends compte à quel point ce genre de discussion est tabou en France. À quel point le débat sur la religion et la laïcité en France est tendu, toxique, voire même dangereux. Et comme personne n’ose plus aborder le sujet au risque d’ouvrir un conflit définitif et sanglant, il ne reste plus que l’imaginaire angoissé des gens, terrain propice à l’invention des stéréotypes les plus mirobolants du monde.
Alors j’ai pensé que pour ce 8 mars, date annuelle de la fête des femmes (ou des mères) en Ouzbékistan – quand le 14 janvier constitue le jour attitré aux hommes (ou aux pères) -, ou journée des droits des femmes à l’international, je publierai un portrait spécial. Ce portrait, c’est celui de Surayyo, ma toute première amie ouzbèke. Une amie qui est aussi voilée et qui pourtant défit, jour après jour, tous les stéréotypes de la femme voilée, qui plus est de la femme, tout court. L’entrevue de Surayyo est aussi importante, car elle met en scène ce qui peut arriver quand la laïcité va trop loin, quand on passe d’une politique laïque à une politique laïciste.
Alors, en ce jour des femmes, écoutons ce qu’a à dire Surayyo, maîtresse de sa propre réussite :

Tu es originaire de Kokand, peux-tu nous parler de ta ville natale et de ta famille?
Je suis née à Tachkent, dans une famille de cols blancs. Mon père était avocat et ma mère ingénieure en chimie. Je suis la deuxième et dernière fille de la famille. Ma mère, ma sœur et moi avons déménagé à Kokand, la ville d’origine de ma mère, après le décès de mon père en 1992. Là-bas, ma mère a commencé à travailler dans l’entreprise d’extraction d’huile de Kokand, en tant que cheffe de département d’extraction de l’huile.

Kokand est une petite ville de 250 000 personnes. Les gens là-bas sont en général chaleureux. Comme la ville est petite, tout le monde se connaît assez bien. C’est là-bas que j’ai fait toute ma scolarité, d’abord à l’école générale, puis dans une institution spécialisée en maths et en physique. En 2000, j’ai intégré le département de langue et littérature anglaises de l’Institut pédagogique d’État de Kokand. À vrai dire, je ne m’intéressais pas beaucoup aux langues ni à la littérature, mais il n’y avait pas vraiment d’autres choix dans la ville. Je ne voulais pas non plus partir étudier loin, car je ne voulais pas laisser ma mère seule.
Finalement, tu as décidé de partir à l’étranger pour l’université. Comment as-tu choisi ta destination et quel a été ton parcours ensuite?
J’ai toujours voulu étudier à l’étranger, au moins depuis le primaire. Je suis d’abord entrée à l’université en Ouzbékistan, mais je n’étais jamais satisfaite de mes études. Pendant le semestre, j’ai donc commencé un petit boulot dans un café doté d’une bibliothèque avec des livres en anglais. J’allais là-bas après les cours et j’y travaillais en tant que libraire. J’y ai donc rencontré pas mal d’étrangers qui venaient des États-Unis, de la Suisse, du Canada et du Mexique. Je travaillais avec eux et profitais de leurs conseils pour mes candidatures dans des universités étrangères.



J’ai candidaté à de nombreuses universités au Royaume-Uni et aux États-Unis, mais les frais de scolarité étaient très élevés. Ma mère n’aurait pas pu les payer toute seule. Mais finalement, un ami qui étudiait en Malaisie m’a dit du bien de son université. Alors j’ai candidaté et on m’a admise.
En 2005, je suis partie en Malaisie pour faire une deuxième licence en Économie et Gestion. J’ai même reçu une lettre de l’université me conseillant de candidater à une bourse que j’ai obtenue. J’ai donc été sponsorisée pendant quatre ans. Comme la bourse mensuelle était petite, je donnais aussi des cours privés de maths à des enfants et à mes collègues de l’université (notamment pour les sujets financiers).
Tu as ensuite fait beaucoup d’aller-retour entre l’Ouzbékistan et l’étranger. Pourquoi n’es-tu pas restée à Kokand à ton retour?
J’ai décidé de revenir m’installer définitivement à Kokand en 2010, à l’issue de mes études en Malaisie. J’ai obtenu un travail en tant qu’assistante et traductrice du PDG dans l’entreprise JV, spécialisée dans le textile. J’y ai travaillé deux ans. Outre mon boulot à temps plein, je continuais aussi à donner des cours privés. Malgré tout cela mon salaire était quand même très bas.
N’ayant pas pu trouver d’opportunité économique, j’ai décidé de candidater de nouveau à l’étranger pour faire un master. Je suis donc revenue en Malaisie pour étudier la finance islamique.

C’est moi qui ai payé mon premier semestre de master par moi-même. Une fois encore, je travaillais en tant que tutrice privée pour les enfants qui apprenaient les maths, l’anglais et le russe. Plus tard, j’ai même trouvé un travail en tant qu’analyste de crédit dans une entreprise d’audit. Mais là où j’enseignais, les frais de scolarité étaient très élevés. J’ai donc candidaté et obtenu à la bourse de mérite MOHE pour couvrir la fin de mon diplôme.
Une fois mon diplôme en poche, je suis revenue une nouvelle fois dans mon pays natal. Cependant, je n’ai pas réussi à trouver de travail. Les gens refusaient de m’embaucher, car je portais le voile, une décision personnelle que j’ai prise en 2008. J’ai essayé de candidater à des doctorats en Amérique du Nord, mais des raisons familiales m’ont retenue en Ouzbékistan.

Finalement, en 2015, l’ami de mon oncle m’a embauchée dans son entreprise à Tachkent, en tant que chargée des contrats. J’étais surtout préposée aux contrats internationaux. Cependant, le simple fait d’aller au travail était un réel parcours du combattant. Je devais prendre le métro pour me rendre au travail et la police m’arrêtait quasiment tous les jours pour que je leur montre mes papiers. Parfois, les chauffeurs ne me laissaient même pas entrer dans le bus à cause de mon voile.
La vie était tellement impossible pour moi dans l’espace public que je suis finalement partie en Turquie pour faire un doctorat en finance islamique. Depuis que je suis revenue à Tachkent, en 2019, la vie va beaucoup mieux : j’ai un travail en tant que maîtresse de conférences dans l’une des universités les plus prestigieuses du pays et je vais obtenir mon diplôme de doctorat en juin, que j’ai fini juste après la naissance de ma fille. Cependant, je suis contente d’avoir trouvé une échappatoire en Turquie quelques années plus tôt.

En effet, même si la situation en Ouzbékistan était particulièrement difficile pour toi, tu as eu la chance de pouvoir étudier plusieurs fois à l’étranger. Aujourd’hui, beaucoup de mes élèves femmes aimeraient faire la même chose. Cette fois pas pour échapper à une laïcité trop intolérante, mais plutôt pour voir le monde. Cependant, leurs parents le leur interdisent souvent. Quels conseils donnerais-tu à ces jeunes filles?
Au début, moi aussi, quand j’ai annoncé à ma mère que je voulais partir, elle était contre. Je conseillerais donc à toute jeune ouzbèke souhaitant étudier à l’étranger de persévérer dans ses projets. Il faut essayer de trouver des personnes proches des parents qui ont un autre point de vue sur ces choses. Par exemple, pour convaincre ma mère, j’ai demandé de l’aide à mes tantes et oncles, pour qui l’éducation et l’ouverture sur le monde est très importants.

Je pense qu’il est aussi important pour ces jeunes femmes de parler honnêtement de leurs buts, de leurs rêves et de leurs attentes avec leurs parents. Le mariage, ça peut se faire à n’importe quel moment dans le temps, ça ne presse pas.

L’on pourrait dire que l’histoire de Surayyo est particulièrement représentative de la situation de l’Ouzbékistan au début du siècle. Maintenant, c’est le scénario inverse qui se produit : alors que le pays cherche à consolider son identité, la religion refait surface dans la sphère publique. Ce qui dérange plus d’un laïc. Et en miroir au récit de Surayyo, beaucoup de jeunes issus de familles séculaires quittent le pays, se sentant menacés par cette nouvelle vague de dévotion.
Alors que devrait-on retenir du récit de Surayyo? Que malgré ses péripéties, cette jeune femme, prochainement docteure en philosophie, est toujours revenue, a toujours essayé. Malgré les difficultés, elle n’a pas abandonné, pour finalement être acceptée dans sa société natale, une femme voilée, érudite, et enfin mère de famille.
Il semblerait que le fardeau de l’humanité réside bien là. Dans cet acte extrêmement difficile de marier intérêts des uns et peurs des autres dans le but de bien vivre en société. En effet, comme le diraient les Québécois, « les droits des uns s’arrêtent là où commencent ceux des autres », ce qui n’est pas très évident à mettre en place. Mais peut-être est-ce là le cœur de la condition humaine : se battre constamment pour maintenir l’équilibre.
Sur ce, belle journée (des droits) des femmes à tou.te.s!

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