Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de l’Ouzbékistan. Cela fait donc 33 ans que la République d’Ouzbékistan existe telle qu’on la connaît au XXIe siècle. De ces 33 ans, j’ai eu l’honneur d’assister à quatre d’entre eux. Quatre années cruciales pour ce pays au centre de la Terre, qui a connu des transformations de taille depuis 2017.
Quatre ans, ce n’est rien et tout à la fois. C’est en même temps très long pour la famille et les amis restés en France, mais bien trop court pour connaître tout d’un pays et d’un peuple. Néanmoins, depuis quatre ans, j’ai beaucoup appris, non seulement sur l’Asie centrale, mais aussi sur moi-même et enfin, sur la vie en générale.
C’est pour cette raison qu’à l’occasion de la journée nationale de l’Ouzbékistan, j’aimerais remercier ce pays et ses habitants exceptionnels, qui rendent plus souvent hommage au mien que l’inverse.
On n’appelle pas “maison” l’endroit où l’on est né, mais bien l’endroit où toutes nos tentatives de fuir s’interrompent – Naguib Mahfouz
Tout d’abord, j’aimerais remercier les citoyens ouzbeks de m’avoir aussi bien accueillie. Avant d’arriver dans ce pays en 2020, l’Ouzbékistan n’était rien d’autre pour moi qu’un lointain souvenir de vacances. De même, pour l’Ouzbékistan, je n’étais qu’une petite Française inconnue, diplômée d’une université autrefois prestigieuse.

Aujourd’hui, la situation a radicalement changé. L’Ouzbékistan, et surtout Tachkent, est devenu ma maison, une partie de moi. Une ville extrêmement saine et accueillante qui m’a permis de me détacher de l’environnement hostile et agressif de Paris, ainsi que de deux relations familiales toxiques. Et pour les Ouzbeks, je suis la Française un peu loufoque, toujours là après quatre ans sur le territoire et qui parle bien de leur pays à l’étranger.
Ces changements, ils sont dus à l’extrême gentillesse et à l’accueil chaleureux du peuple ouzbek qui font de l’Ouzbékistan un pays où il fait bon vivre. Rareté en ce monde réellement toxique.
Je remercie de même l’Ouzbékistan de m’avoir donné un futur auquel mon propre pays se refusait de participer. Quand je suis arrivée à Tachkent, je n’étais plus qu’une âme errante, abattue par plus de 200 candidatures sans retour ou à réponse négative. Six ans d’études acharnées partis en fumée grâce au magnifique marché du travail français et au regard impitoyable et antipathique des recruteurs français.

C’est donc grâce à l’Ouzbékistan, que j’aime souvent à appeler le pays des possibles, que j’ai repris confiance en mes capacités, que j’ai trouvé ma vocation. Eh oui, si l’on regarde la vérité en face, je suis réellement une migrante économique. Je suis partie d’un pays où mon parcours était tout ce qu’il y a de plus commun et superflu, vers un pays où il était reconnu et respecté. Devenir enseignante en Ouzbékistan m’a permis de trouver un nouveau but, alors que la France me disait que ma carrière était finie avant même qu’elle ne commence !
Je remercie donc du fond du cœur les citoyens d’Ouzbékistan de m’avoir confié la tâche de former leur jeunesse. J’espère qu’ils savent que je prends cette mission très au sérieux. Que je considère mon travail comme un réel honneur.
Enfin, je remercie l’Ouzbékistan de m’avoir inculqué (ou rappelé) une nouvelle éthique de vie. Selon mon professeur de russe, il existe un dicton ouzbek qui va : « En Suisse, on fait des horloges, mais en Ouzbékistan, on a le temps. »

Même si les huit années que j’ai passé à Paris ont été extrêmement enrichissantes du point de vue académique, artistique et culturel, vers la fin, j’ai été entraînée sans m’en rendre compte et contre mon gré dans une course effrénée contre le temps, après les diplômes et les honneurs.
En arrivant à Tachkent, le temps pour moi a repris son rythme normal. Plus besoin de lire l’actualité 24 h sur 24, d’avoir une opinion sur tout, de toujours avoir le meilleur diplôme du meilleur établissement. En Ouzbékistan, j’ai appris que le succès prend des formes innombrables, selon le destin de chacun. Et quel plaisir de vivre au rythme d’un peuple qui connaît la réelle valeur de la vie ! Qui prend son temps pour apprécier les petites choses. Qui n’est pas obnubilé par l’argent et la carrière.
Et quand on reprend le contrôle de son temps, l’une des choses que l’on peut faire c’est négocier. Je suis infiniment reconnaissante à l’Ouzbékistan de m’avoir révélé les secrets de la négociation. Ici, négocier n’est pas une relation immanquablement inégale, ou un simple calcul froid, comme en France. En Ouzbékistan, négocier c’est reconnaître que l’autre est aussi un être humain et lui donner le respect qui lui est dû en prenant en compte son opinion.
À titre d’exemple, pendant le débat sur les retraites en France, mon directeur de thèse ouzbek voulait connaître mon opinion sur le sujet. Alors que je lui expliquais que je n’en avais pas, puisque de toute façon ma génération n’aura probablement pas droit à une retraite publique, mon directeur a déclaré : « Mais tu sais Anne-Charlotte, si Macron veut que les Français partent plus tard à la retraite, il n’a qu’à donner plus d’argent à ceux qui arrêtent de travailler plus tard. »
Peu importe la faisabilité de cette proposition, ce qui m’a sidérée c’est que, pour la première fois dans ce débat, quelqu’un en provenance d’un pays normalement taxé d’autoritaire, daignait ne serait-ce qu’inclure le peuple français dans ce débat sur son propre futur.

Je remercie donc l’Ouzbékistan et ses citoyens de m’avoir réappris à entretenir des relations saines, à travers leur hospitalité, solidarité et authenticité.
Joyeux anniversaire à mon pays d’adoption !
Leave a Reply